Imge et citation Pierre Calame

Pierre Calame, polytechnicien et ingénieur des Ponts et Chaussées, a dirigé pendant près de vingt ans une fondation internationale, la Fondation Charles Léopold Mayer pour le progrès de l’Homme dont il est actuellement le président. Il nous livre ici ses réflexions sur l’Empowerment, la capacité d’agir de tout citoyen.

La participation des citoyens est-elle une condition essentielle pour construire une société durable ?

P.C. : MêPierre Calame Empowermentme si l’innovation locale est loin d’être suffisante, c’est dans cette effervescence de réflexions et d’actions qu’émergent des éléments de réponse, qui ne suffisent pas mais, qui sont tout à fait décisifs. Dans un pays comme le nôtre, resté foncièrement centralisateur et élitiste, il est absolument vital de soutenir des dynamiques. Je pense que le Brexit nous a montré que c’est maintenant aux citoyens d’inventer l’Europe de demain face à des institutions devenues totalement impuissantes pour le faire.

Malheureusement, en France elle [la participation citoyenne] est souvent entendue de manière presque paternaliste, comme une meilleure association des citoyens aux politiques. Or, ce n’est plus du tout dans ces termes que cela se pose. Lorsque j’étais rapporteur général d’Ecocity à Nantes, en 2013, il était ressorti que l’innovation pouvait venir de partout. Dans certains cas, les citoyens étaient en avance. Nous sommes encore dans une période de sous-estimation mutuelle pour inventer des modes de coopération.

Il existe de plus en plus de formations à l’intelligence collective. Qu’en pensez-vous ?

P.C. : En général, quand vous regardez ces conférences, cela reste malgré tout quelque chose qui a été conçu à l’avance. Elles donnent pour idée que la science descend comme une eau pure sur les ignorants. Encore une fois, nous restons sur des modèles très paternalistes.

Je me souviens d’une fédération de mouvements civiques réunie à l’occasion d’une loi sur la décentralisation. J’ai entendu les gens dire qu’il faudrait revendiquer le droit à l’expérimentation. Il faut être en France pour entendre cela ! [rire] C’est un devoir d’expérimenter face à une situation totalement nouvelle. Pour moi, c’était surréaliste !

Nous entendons souvent parler d’un modèle du partage, d’un modèle coopératif ou encore, d’économie collaborative, circulaire et sociale. Que vous inspire cette multiplication de modèles économiques ?

Pierre Calame interviewP.C. : Premièrement, les gens se rendent de plus en plus compte que le dualisme entre biens marchands et bien publics ne résiste ni à l’analyse, ni à la complexité concrète du monde. C’est donc dans l’entre-deux que cela se joue.

Deuxièmement, il se passe des choses très importantes qu’il faut éviter de sur-idéologiser. Dans la durée, la coopération est compliquée. On m’interroge souvent sur ce que je pense des communs. Je suis extrêmement passionné par ces réseaux mais, je rappelle quand même que l’exemple même des communs, ce sont les parties communes des copropriétés. Quiconque a participé à une assemblée de copropriétaires comprendra que ce n’est pas de la tarte ! Il faut savoir a fortiori, que la coopération n’est ni naturelle, ni facile. En Suisse par exemple, vous trouverez dans la plupart des immeubles, des machines à laver collectives. Mais cherchez-les dans un ensemble résidentiel français, qu’il soit HLM ou de luxe ! Donc, attention à ne pas associer une magnifique idéologie coopérative à une réalité. La coopération est d’abord difficile ensuite, couteuse en temps et en énergie puis source de conflits. Ceci étant dit, c’est un espace formidable d’inventions.

Troisièmement, cette somme d’innovations – j’en décris beaucoup dans mon ouvrage sur l’Oeconomie – est tout à fait essentielle, c’est un terreau. Mais si nous n’offrons pas un cadre conceptuel à ces innovations, il n’y aura jamais de transformations systémiques. L’immense force de l’économie classique est de proposer une représentation cohérente, du comportement du consommateur jusqu’à la macroéconomie. Tant que nous ne construirons pas un modèle intellectuel cohérent, les innovations locales ne seront pas suffisantes. Je rappelle toujours que la déclaration Rochdale, qui a donné naissance en Angleterre au grand mouvement coopératiste du XIXe siècle, a bientôt deux siècles. Et deux siècles après, l’économie sociale et coopérative reste globalement marginale. Nous ne pouvons malheureusement pas dire que cela ait conquis le monde.

Qu’avons-nous encore à apprendre pour coopérer ?

P.C. Je suis très attaché au concept du capital immatériel. Une communauté est faite d’apprentissages, plus ou moins souterrains et anciens. Nous ne pouvons pas comprendre ces sociétés sans comprendre l’histoire de ce mouvement, la place des savoir-faire, du manuel et de l’intellectuel et, les habitudes de coopération ou de non-coopération. Les territoires se connaissent tellement mal qu’ils découvrent cela presque par effraction.

Par exemple, après la chute du communisme en Pologne, un mouvement coopératif a littéralement ressurgi ! En Arménie, ce fut pareil ! Je suis donc attentif à l’histoire des communautés et à leur enracinement, aux savoir-faire, aux valeurs et aux manières de faire collectives. Le modèle de la relation sociale en France est la confrontation. Celui qui coopère reste un traitre en puissance ou un aliéné. Cet obstacle idéologique est donc immense, y compris pour les coopérations entre voisins !

N’est-il pas regrettable que les mouvements de coopération et de solidarité n’apparaissent souvent qu’après une crise ?

P.C. Le plus grand risque, c’est que cela soit éphémère. Je suis né au lendemain de la guerre, lorsqu’il y avait une formidable dynamique de coopération. Concrètement, cela a disparu. La question est de savoir comment nous construisons les modèles économiques qui incorporent la coopération tout en reconnaissant sa difficulté.

Dans vooeconomietre livre, Essai sur l’oeconomie, vous dites que pour faire des monnaies complémentaires un instrument de droit commun et leur donner une nouvelle ampleur c’est l’attitude des collectivités territoriales qui est cruciale. Mais au-delà des aléas politiques, pourriez-vous imaginer d’autres modèles économiques pour ces monnaies complémentaires ?

P.C. Anthropologiquement, une monnaie c’est une communauté et vice-versa. Dès lors que nous avons une communauté à plusieurs niveaux, il ne peut y avoir qu’un pluralisme de monnaies. Le Financial Times avait souligné que la Grèce ne pouvait pas s’en sortir avec une seule monnaie. Et ne lui donner pour alternative que de se retirer de l’euro et revenir à la drachme ou de rester à l’euro était absurde ! Il fallait retisser la relation locale par un système d’échange qui s’appelle la monnaie.

Pensez-vous qu’il puisse exister aujourd’hui un moyen d’échange éthique basé sur le partage de richesses ?  

P.C. Pour les monnaies locales, nous pouvons considérer que les ressources du territoire s’inscrivent dans un registre de partage et non du mieux disant. Évidemment, nous ne pouvons pas appliquer le même régime de gouvernance pour des biens qui se partagent en quantité finie et des biens dont la quantité ne dépend que de l’industrie humaine. En les gérant de la même manière, cela devient un rapport de l’offre et de la demande et on se retrouve dans la même situation qu’en Inde où on arrose les golfs pendant que les villageois crèvent de soif ! Pourquoi est-on incapable de conduire la transition écologique ? Pour une raison simplissime : nous utilisons la même monnaie pour payer le travail humain que nous devons développer et l’énergie fossile que nous devons épargner.

Merci à Pierre Calame d’avoir joué le jeu des questions-réponses.

Propos recueillis par Christelle Faieta