Laure Waridel : Une ouverture du cœur au centre de la recherche transdisciplinaire

Considérée au Québec comme une visionnaire et une référence pour son engagement citoyen, social et environnemental, Laure Waridel est écosociologue. Depuis 2015, elle est directrice exécutive du Centre interdisciplinaire de recherche en opérationnalisation du développement durable (CIRODD) à Montréal. Elle nous parle de son implication dans la recherche sur le développement durable et de l’investissement du CIRODD en faveur de la transdisciplinarité.

D’où vient votre engagement pour le développement durable ?

Laure WaridelL. W. : Il n’y a pas vraiment un événement qui a été déclencheur. Je pense que le milieu dans lequel j’ai grandi a une influence car je suis née sur une ferme conventionnelle. Mes parents avaient une ferme laitière en Suisse. Nous avons immigré au Québec dans un contexte où l’agriculture était très différente, beaucoup plus axée vers la productivité. J’ai vu l’amour de mon père pour les animaux mais aussi sa dépendance aux produits chimiques. Il fallait axer sur une certaine productivité, avec des pressions du modèle dominant. Très tôt, j’en ai saisi les conséquences. J’en suis maintenant imprégnée. Avoir grandi à la campagne, nourrit un lien affectif qui me donne envie de protéger ce que j’aime.

Je me souviens d’un exposé dans ma classe lorsque j’avais 12 ou 13 ans. Mes camarades expliquaient la situation des femmes au Burkina Faso. Elles devaient marcher des kilomètres pour trouver l’eau pendant la saison sèche alors que nous, nous utilisions l’eau potable dans nos toilettes ! Les enfants n’avaient pas accès aux soins de santé. Je me disais ce n’était pas possible !

Je me suis rapidement impliquée dans chaque occasion de passer à l’action. Au collège, je me suis impliquée dans le mouvement écologique. Puis, j’ai participé à un programme qui s’appelait « Ouverture à la vie internationale ». J’avais envie d’agir ! Mon engagement était pour moi un moyen de transformer ma colère et ma tristesse en quelque chose de positif. Encore aujourd’hui, quand je ressens ces émotions, je me demande comment les transformer en actions positives.

Comment faites-vous pour allier vos actions militantes avec vos travaux de recherche ?

laure waridelL. W. : Mes recherches et mes actions se sont toujours nourries l’une l’autre. J’ai surtout utilisé des méthodologies de recherche participative et j’ai toujours travaillé en transparence. Je pense que cette stratégie a nourri mes travaux. Cette implication m’a permis une ouverture du cœur et m’a donné accès à des informations grâce auxquelles j’ai pu entrer dans la complexité.

Dans le milieu universitaire, c’est comme si tout se passait uniquement dans la tête, avec des faits que nous avons tendance à extraire de leur réalité affective et émotive, à l’exception des études en psychologie et psychologie sociale. Nous ne parlons pas d’ouverture du cœur en mathématique, il y a quelque chose d’ « ésotérique » à dire cela. En termes de réflexion sur les paradigmes de recherche, c’est un sujet qu’il serait intéressant d’examiner.

En quoi est-ce important de parler de l’intuition du chercheur en tant qu’être vivant qui ressent des choses ?

L. W. : Je pense qu’une bonne recherche doit être créative. Pour être créatif, il faut un élan du cœur. C’est un équilibre à trouver entre cet état d’esprit et une méthodologie rigoureuse. C’est aussi un défi car, tout comme la recherche participative, l’interdisciplinarité ou l’engagement citoyen, ce n’est pas reconnu et valorisé. Cependant, au Québec, il y a un intérêt de plus en plus grandissant pour l’engagement citoyen. Certains fonds de recherche ont des bourses d’excellence. En Sciences Humaines, je pense par exemple, à la Bourse Trudeau ou la Bourse Vanier. Ce sont des bourses destinées à des étudiants qui ont à la fois un excellent dossier académique et qui ont joué un rôle de leadership dans la société.  Quand on en obtient une c’est un vrai privilège.  Dans le cas de la Bourse Trudeau, dont les trois piliers sont l’environnement, le droit et la citoyenneté, le lauréat est en lien avec des chercheurs ayant le même profil.

Au CIRODD, quelle stratégie avez-vous choisie pour accomplir votre mission vers l’émergence d’une économie verte ?

CIRODDL. W. : Pour moi, l’économie verte est notre capacité à répondre de manière écologique et socialement équitable pour que les bénéfices soient bien répartis. C’est pourquoi, ce qui me semble central c’est d’être dans une dynamique de transdisciplinarité, en renforçant les liens entre les acteurs. Les idées naissent souvent des besoins des chercheurs, sans qu’il n’y ait nécessairement un ancrage sur le terrain. Or, nous devons être à l’écoute des besoins du terrain. Traditionnellement, le CIRODD est plus proche du monde de l’entreprise que des pouvoirs publics ou de l’action citoyenne. Nous nous déployons de plus en plus dans la société grâce à notre capacité à faire des liens dans tous les secteurs. Nous nous inscrivons dans le développement d’une économie plurielle, dans laquelle il y a de la place pour les entreprises privées, les acteurs de l’Économie Sociale et Solidaire, les coopératives, entrepreunariat collectif et les collectivités publiques. Ce sont ces liens qui permettent l’émergence de solutions vraiment innovantes et, en cas de problème, la résilience. Donc pour moi, renforcer ces liens c’est une mission centrale pour le CIRODD et son déploiement.

Comment le CIRODD agit-il pour être un facilitateur ?

© CIRODDL. W. : En provocant des rencontres ! Nous créons des espaces où les gens de différentes disciplines et de différents secteurs vont pouvoir discuter et faire émerger des projets de recherche au service du bien commun. Mais, je ne pense pas que la transdisciplinarité convienne à tout le monde. Cela crée un certain inconfort là où les chercheurs et acteurs de terrain ont des perspectives divergentes. Cela demande de la confiance en soi et en ses idées.

Quelles suites aimeriez-vous donner au colloque organisé conjointement par le CIRODD et le Réseau Transition en mai 2016 ?

L. W. : J’ai adoré le colloque et la richesse des rencontres ! Nous partageons la même vision de la transition : l’envie de mettre la recherche au service de la société. L’idée d’une université d’été réunissant des acteurs de terrain et des chercheurs me plaît beaucoup. Je serais également à l’écoute de ce qui ressortira de l’analyse des évaluations post-ACFAS. Il est important de coconstruire l’avenir avec les personnes qui ont les idées et l’envie de les exprimer.

Merci à Laure Waridel d’avoir joué le jeu des questions-réponses.

Propos recueillis par Christelle Faieta


Découvrez quelques extraits de l’enquête menée auprès des participants au colloque organisé conjointement par le CIRODD et le Réseau Transition en mai 2016 :


Propositions des participants pour poursuivre la dynamique du colloque 2016 – Réalisé avec Tagul.com

 


68% des participants ont pu amorcer de nouvelles réflexions et 64% ont tissé des liens pendant le colloque.