Clément Mabi, invité au troisième atelier de l’empowerment, est maître de conférence en Science de l’Information et de la Communication à l’Université de Technologie de Compiègne. Jeudi 14 septembre 2017, à la MSH Dijon, il a présenté une conférence sur les civic tech et l’empowerment. Nous en avons profité pour lui poser quelques questions sur le pouvoir d’agir dans un contexte d’initiatives numériques et de technologie civique.

Selon vous, en quoi les civic tech répondent aux grands principes de la démocratie ?

photo Clement MabiCM : Tout d’abord, les civic tech répondent à une demande de plus d’horizontalité et de capacité d’expression de la part des citoyens. Cette capacité à s’exprimer est un enjeu essentiel en démocratie. Ensuite, elles viennent équiper les citoyens qui réclament certains principes, comme la transparence par exemple. Les civic tech ont déployé des dispositifs pour développer un suivi de l’activité des politiques et de l’action publique, ce qui augmente et améliore la transparence. Je pense notamment à l’association Regard Citoyens qui analyse l’activité de nos parlementaires.

Les civic tech entendent réinventer la chose publique, pourtant certains parlent d’un « civic business ». Comment appréhender cette tension ?

CM : Il est un peu tôt pour le dire et j’appellerais donc à la modestie. Nous faisons face à un bouillonnement de bonnes initiatives mais nous sommes bien incapables de prédire le tournant qu’elles vont prendre. Avancer l’idée d’un « civic business », c’est critiquer une forme « d’open washing » pour rester dans les anglicismes. C’est penser que ces projets ne sont qu’un outil de critique toléré faisant la promotion d’un radicalisme contrôlé. Cependant les civic tech pourraient tout aussi bien parvenir à outiller une critique sociale. Il est vraiment trop tôt pour le dire. Et surtout, n’oublions pas que nous parlons de choses à petite échelle. La révolution numérique de la démocratie n’a pas encore eu lieu. Maintenant, l’enjeu est plutôt de construire des technologies qui s’inscrivent dans des démarches susceptibles de transformer certains pans de la démocratie. Il faut outiller le changement et non pas penser l’outil comme le changement.

Vous êtes venu à Dijon pour participer à la troisième session des Atelier de l’Empowerment. Au vu des échanges, pensez-vous que les civic tech peuvent justement permettre au citoyen de « reprendre le pouvoir », de développer un pouvoir d’agir ?

atelier 3 empowerment photoCM : Les outils numériques peuvent équiper les démarches des citoyens pour reprendre le pouvoir sur certains aspects de la vie publique. L’exemple espagnol* en est une très bonne illustration. Les civic tech peuvent donc venir « bousculer » la démocratie représentative pour reprendre le pouvoir sur certains aspects de la vie politique. Toutefois elles ne pourront pas changer le pouvoir archaïque. Elles pourront équiper les personnes qui souhaite que ça change mais l’outil ne pousse à rien en soi. Un même outil peut être utilisé pour des projets extrêmement variés. Un SMS peut, par exemple, servir à voter pour un candidat de la Star Academy mais il peut aussi servir à faire un don ou encore à se signaler place Maïdan. Ce n’est pas le SMS qui est en cause, mais le projet politique dans lequel on l’insère. Et je pense qu’il ne faut jamais l’oublier. L’outil technologique est mis au service d’un projet politique mais ne constitue pas en soi un projet politique. Il y a des proximités entre empowerment et civic tech, des proximités de vocabulaire, des proximités dans la capacité à mettre en mouvement les citoyens. Cependant, la question mérite encore d’être creusée afin d’évaluer si cette proximité est avérée ou si elle est artificielle. On a l’impression que civic tech et empowerment citoyen sont proche, mais cette proximité est en fait à construire car pour l’instant on compte plus de discours que d’actions concrètes.

*voir le parti Podemos en Espagne

Merci à Clément Mabi d’avoir joué le jeu des questions-réponses.

Propos recueillis par Christelle Faieta