Cédric Villani et La Nuit des Chercheur.e.s

photo cedric VillaniBonsoir, Cédric Villani, vous êtes un mathématicien connu grâce à la médaille Fields obtenue en 2010 (équivalent du prix Nobel pour les mathématiques), Directeur de l’institut Henri Poincaré et Professeur à l’Université de Lyon. Nous avons la chance de vous accueillir ce soir en tant que parrain de La Nuit des Chercheur.e.s 2016. Qu’est-ce qui vous a incité à accepter ce parrainage ?

C.V : La Nuit des Chercheur.e.s est un bel événement ! C’est important que les chercheurs soient en contact avec la société. Et puis la nuit est un moment magique où on peut se concentrer et rêver ensemble. J’ai également une grande histoire d’aventures nocturnes, l’un de mes surnoms était « vit-la-nuit ».

La vulgarisation scientifique et l’enseignement sont des missions essentielles pour vous. Vous dites d’ailleurs que vous êtes enseignant avant d’être chercheur. D’où cela vous vient-il ?

C.V : Vous savez on ne sait jamais d’où vient ce que l’on est. Mais, pour le coup, peut-être qu’il y a une malédiction familiale ! Je suis fils, mari, neveu et cousin d’enseignants.

On retrouve les missions de vulgarisation scientifique à l’Institut Poincaré que vous développez par exemple avec l’album « La maison des mathématiques », en vente dans toutes les bonnes librairies.

C.V : Effectivement, ce livre est une façon de montrer à tout public comment se passe la vie dans un institut de recherche en mathématique, accueillant des chercheurs du monde entier avec beaucoup d’échanges, d’émotions. Et beaucoup de tension aussi car on voit vibrer ces chercheurs face à leur collègues ou face à eux-mêmes.

Comme pour La Nuit des Chercheur.e.s, c’est l’humain justement que vous remettez au cœur.  L’humain est là c’est-à-dire les sentiments qui l’animent et puis la relation interhumaine.

C.V : Oui, cela a toujours été au cœur de la recherche mais on a pu avoir tendance à l’oublier. C’est important de le montrer et le faire valoir parce qu’on est dans une époque très émotive, très visuelle où il faut montrer, présenter, participer pour exister, pour renforcer le lien, pour éviter la destruction de la confiance.

Donner à voir, mettre en scène, c’est important. Ici, avec la scénographie originale de La Nuit des Chercheur.e.s, on pose justement un contexte favorable à l’échange ou une approche plus « sexy » pour que le public ne soit plus effrayé ?

Nuit V.ArbeletC.V : De mettre les choses en scène, de préparer des spectacles, je crois tout simplement que c’est une question d’humanité. Cela fait partie de notre condition humaine. Certains ont du goût pour les sciences d’autres pas, mais tout le monde aime les spectacles, les mises en scène et cela fait partie de ce qu’il faut qu’il y ait toujours pour que les messages passent.

Les chercheurs qui participent à La Nuit des Chercheur.e.s – mais également à l’Expérimentarium, un autre dispositif de vulgarisation scientifique, qui met au cœur la rencontre, les échanges sans barrière – nous disent qu’au départ ils le font pour le public et puis après ils en tirent beaucoup de choses pour eux : du matériau de recherche, des idées, et aussi une énergie folle. Vous aussi vous vivez cela dans vos rencontres ?

C.V : On retire de l’énergie, c’est clair. On reçoit en retour l’énergie des auditeurs ou des participants. C’est tout aussi vrai pour un cours ou une conférence. Ça peut-être d’ailleurs assez épuisant de vouloir retrouver cette énergie. De la même façon : enseigner est une étape fondamentale pour se comprendre soi-même.

Pendant votre conférence, vous expliquiez que poser un thème comme « les mathématiques de la chauve-souris », sans savoir au départ ce que vous alliez mettre derrière, cette contrainte et cette échéance courte justement, sont un moteur qui décuple la créativité ou la force de travail.

C.V : Mais oui ! Combien de conférences se terminent la nuit qui précède l’exposé lui-même ! Cette échéance est un aiguillon puissant, évidemment !

Pensez-vous que les événements comme La Nuit des Chercheur.e.s peuvent encourager des vocations ou un goût pour les sciences ? Peuvent-ils également combattre les stéréotypes ?

C.V : Encourager les vocations, certes ! En tout cas, on espère parce qu’une vocation c’est très difficile à mesurer. Parfois, cela se décide sur des décennies, entre le moment où vous êtes influencé et le moment où vous vous lancez dans une carrière. Combattre les stéréotypes, c’est notre devoir. Nous sommes encore empêtrés dans un paquet de stéréotypes. Certains sont positifs, d’autres négatifs. C’est notre devoir d’essayer de démêler ce qui, dans les stéréotypes, nous est néfaste. Et, en même temps, il ne faut pas limiter ce rôle de la culture scientifique à la question des vocations ou des anti stéréotypes.
Il faut le voir plus fondamentalement comme un moment d’échanges qui participe à la cohésion de la société. Car, sur le long terme, on le voit partout autour de nous, en France et à l’étranger, avec certains naufrages politiques auquel nous assistons : quand vous oubliez ou que vous n’arrivez pas à tisser des liens entre les différentes composantes de la société ; un jour ou l’autre vous le payez. Le système tout simplement ne fonctionnera plus. Pour assurer la pérennité du système, le dialogue dans toutes les composantes est indispensable.

Le dialogue et, peut-être aussi, la curiosité de l’autre ?

C.V : La curiosité est toujours là. Parfois dormante. C’est l’une des caractéristiques les plus importantes que nous puissions développer. Et c’est plus important d’entretenir cette curiosité que d’entretenir les connaissances en elles-mêmes. La Nuit des Chercheur.e.s, c’est un moment où on se rencontre et je crois que c’est bien pour cela que ça a du succès.

Nuit V.ArbeletVous avez eu le temps de faire un tour ce soir à La Nuit des Chercheur.e.s de Dijon ?

C.V : J’ai vu un stand avec des discussions fascinantes sur les ondes gravitationnelles, j’ai vu des roches de plusieurs milliards d’années, également des matériaux du futur pour des usages épatants, des expériences psychologiques, des questions de stéréotypes,… ça allait à la fois vers l’infiniment passé, l’infiniment lointain, l’infiniment mystérieux !

Cédric Villani et « Les coulisses de la création »

livre VillaniDans « Les coulisses de la création », ce livre d’échanges avec Karol Beffa, compositeur musicien de son état, vous insistez sur l’importance de l’étudiant, et à quel point il est important pour vous.

C.V : Les étudiants sont ceux qui vous permettent de développer vos idées.  Ils sont aussi vos alliés.  Ils vous imposent des rythmes, des moments d’échanges. Avec les étudiants, vous ne transmettez pas seulement des contenus, des formules, des recettes. Il y a autre chose : le sentiment, l’esthétique. Il faut travailler sur ce sujet qui est bien plus riche et plus beau : vous transmettez vos passions. Et vous transmettez également vos doutes. Dans la relation entre le professeur et l’étudiant, le moment le plus important est peut-être celui où l’étudiant arrive à résoudre un exercice que l’enseignant ne savait pas faire. Ça m’est arrivé et c’est le principe même, si l’on veut, de la thèse. Certains de mes étudiants sont devenus par la suite mes alliés les plus précieux sans lesquels, justement, je n’aurais pas pu avoir cette fameuse médaille Fields.

Les idées donc viennent souvent des rencontres : avec les spécialistes de votre domaine ou d’autres disciplines, avec le public où vous pouvez avoir comme ça une idée fulgurante qui vous a inspiré ?

C.V : Très souvent, les idées viennent effectivement des rencontres. Il faut que vous rencontriez quelqu’un avec qui le dialogue est possible, donc pas trop éloigné dans son langage et ses centres d’intérêt. Mais aussi quelqu’un qui soit suffisamment extérieur pour vous dire quelque chose à quoi vous n’avez pas pensé.

Il y a aussi d’autres choses qui stimulent les idées. Vous citez les rencontres mais il y a aussi les contraintes et les défis.

C.V : Certes, les contraintes et les défis sont présents mais il y a aussi l’amour propre. La motivation également. Elle est peut-être ce qu’il y a de plus important pour un chercheur. Vous savez quand on est au cœur de la bataille avec un problème à résoudre, ce n’est jamais une question de carrière ou une question d’argent, c’est une question de fierté personnelle : une question de combat intense entre vous et le problème ou le défi.  Je veux résoudre ça parce que c’est devenu important pour moi, c’est une question qui m’obsède, à laquelle je pense le jour et la nuit. C’est toute la question de la recherche, on est organisé en équipe, en programme de recherche, en université.  Mais, à la fin, c’est dans cette relation très personnelle, faite de défis, que va se jouer l’apparition des nouvelles idées et les avancés les plus importantes. Alors, évidemment, il y a des contraintes qui vont avec cela. Des contraintes de temps. Des contraintes de méthodes. Des contraintes d’entente avec des collaborateurs. Des contraintes de rigueur. Et toutes ces contraintes peuvent s’ajouter encore à d’autres contraintes imposées par vous-même, par le sujet, qui font que vous allez devoir redoubler d’imagination pour arriver à la solution.

Vous soulignez dans « les coulisses de la création » à quel point internet favorise l’échange et la rapidité des échanges. Mais cela ne remplace pas le fait de se rencontrer et de se parler.

C.V : Toute technologie porte en elle le revers de sa propre médaille. Internet, oui, ça facilite les échanges : ça vous permet d’avancer à un rythme extraordinaire.  Mais, le revers est que d’abord ça va orienter les échanges plus que ne le ferait une discussion en face à face où il est permis d’aller dans toutes les directions. Internet a aussi un effet normatif : les modes se répandent par internet, les usages mais aussi les préjugés, les idées reçues, les stéréotypes se répandent extraordinairement vite par internet ! Internet déconcentre aussi, il peut vous dissuader de penser par vous-même et réfléchir. Donc, il a un effet très néfaste et, en même temps, très positif. Il est important d’en être conscient pour profiter du positif sans être embêter par le néfaste.

Propos recueillis par France Herrsche, pour Radio Dijon Campus

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